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Imaginer l’après crise du #coronavirus pour la presse

Impossible désormais de prétendre que la pandémie mondiale du coronavirus sera sans conséquence pour la presse et les médias audiovisuels. Comment penser l’après-crise, comment imaginer la presse d’après, quels sont les risques du statu quo ? Cet « après » aurait-il dû arriver avant ?

Il devrait y avoir un avant et après. Un pacte nouveau de la presse et des médias. Nous devrions profiter de ce temps intermédiaire que provoque l’épidémie de coronavirus — ni vraiment actif, ni véritablement oisif — pour tenter collectivement, un examen en profondeur des pratiques d’information. Je pense ici à une réflexion collective sur la perpétuation des schémas de production hérités du passé. Une réflexion impliquant de façon transverse l’ensemble des acteurs de l’information, du lecteur au journaliste, du commercial au designer en passant par les consultants et les pouvoirs publics.

Il s’agirait d’imaginer ici la formulation d’une nouvelle entente, d’une nouvelle formule de la presse et penser le futur sans peur de détruire les bases du métier, sans frilosité, sans angoisse. D’ailleurs, rien de ce que nous pourrions faire en ce domaine ne pourrait dégrader davantage la situation dont l’évolution n’inspire pas à l’optimisme franc 1« What will the coronavirus pandemic mean for the business of news? » par Rasmus Kleis Nielsen, Reuters Institute, 25 mars 2020 2« La presse écrite à l’épreuve de la pandémie » par Jean Marie Charon, Alternatives économiques, 24 mars 2020 3« Newsonomics: Tomorrow’s life-or-death decisions for newspapers are suddenly today’s, thanks to coronavirus » par Ken Doctor, Nieman Lab, 31 mars 2020. La défiance envers la presse atteignait déjà des sommets 4« Baromètre média : pourquoi 4 Français sur 10 boudent l’information » par Aude Carasco, la Croix, 15 janvier 2020 avant la pandémie et même si dans ces moments de crise les journaux enregistrent des pics de trafic colossaux et des prises d’abonnement records, rien n’indique que ce ne soit pas des victoires à la Pyrrhus 5« The most trusted spokespeople on the coronavirus outbreak » par Reuter Institute. Car soyons honnêtes, les offres découvertes à 1 € par mois se multiplient, créant de facto des effets d’aubaine qui agissent comme autant d’écrans de fumée pour les rédactions dopées aux courbes d’abonnement et de trafic en hausse exponentielle. Même en totalisant 10 000 nouveaux abonnés sur la période (ce qui est exceptionnel), un titre ne génère en revanche que 10 000 € de chiffre d’affaires, à peine deux salaires chargés (selon le type de poste) et une goutte d’eau dans l’océan de dépenses qu’un journal peut engager chaque mois. Plus dur encore, éviter la fuite de ces nouvelles recrues après la période de félicité, fidéliser les lecteurs acquis hors période de crise et proposer un contenu qui réponde aux demandes de cette audience fraichement engrangée et justifier un retour au tarif d’abonnement « classique ».

Je ne parle pas non plus des revenus publicitaires qui s’effondrent suite au désengagement des annonceurs en période de prérécession. Quand les magasins sont fermés, pas besoin de pousser les gens à la consommation, on réduit la voilure. 6« Ad-Spending Collapse Will Be Worse Than in the Financial Crisis, Survey Finds » par Eric J. Savitz, Barron’s, 27 mars 2020 7«  Newsonomics: What was once unthinkable is quickly becoming reality in the destruction of local news » par Ken Doctor Nieman Lab, 27 mars 20208« US publishers face collapse ‘within weeks’ as Covid-19 adds to ‘duopoly’ woes » par William Turvill, Presse Gazette, 1er avril 2020.

Espérer dans ce contexte retourner à une situation équivalente de ce que nous connaissions avant la période de confinement tient au mieux du rêve d’enfant au pire de l’aveuglement complet sur la nature de ce qui nous attend.

Bien sûr, certains n’ont pas attendu que le COVID-19 pointe le bout de son virus pour entamer une réflexion structurelle de l’offre proposée aux lecteurs. Les titres de PQR sont certainement les plus en avance sur ce point et c’est probablement le sens de l’histoire 9« Coronaides, l’application de Nice matin téléchargée plus de 20 000 fois » par Damien Allemand, Nice Matin. Peut-être profiteront-ils de cette embellie, de ce renouveau du contact entre journalistes et citoyens. Peut-être allons-nous assister à la fin des quotidiens nationaux (au moins deux survivront, le Monde et le Figaro, mais les autres ?) et au renouveau de grands journaux locaux de villes ou de régions. Pour ma part je serai ravi de voir se structurer une offre comme on peut la trouver aux États-Unis avec de puissants journaux tirant leurs forces dans les grandes métropoles. Certains petits acteurs, souvent des pures players, ont aussi senti la nécessité de se différencier en proposant de nouvelles approches. Nul doute que cet effort sera un plus pour résister aux mois difficiles qui s’annoncent. D’autres ont en revanche moins de chance (à cause surement d’une santé plus précaire) 10« Metro Québec perd la moitié de son staff » par Olivier Robichaud, Twitter @ORobichaud, 28 mars 2020.

En cette période d’incertitude, les pôles marketing des différents journaux d’info générale nationale font preuve d’une agressivité accrue sur les mailings de recrutement et proposent des dispositifs différenciant de la concurrence, mais l’ensemble ne trahit pas de remise en cause de la stratégie de recrutement sur le moyen/long terme, période hors crise s’entend. Pas de bascule dans le discours vers un système d’adhésion (membership à la Guardian ou à la De Correspondent), un renforcement particulier de l’interaction rédaction/lectorat et de l’engagement des lecteurs à l’image de Médiacités, Nice Matin ou la Montagne 11« TO STRENGTHEN LOCAL NEWS & INFORMATION, COMMUNITY ENGAGEMENT IS AT THE CORE » par Steve Outing, Knight Foundation, 25 mars 201512« Engaged Journalism in Europe, Supporting engaged journalism across Europe » par European Journalism Center , ni même de positionnement. Est-ce un problème de culture ? De capacité économique à mobiliser des moyens autour d’hypothèses resserrées ? De technique ou de technologies disponibles ou maitrisées ? De curiosité, d’inventivité, de temps, d’énergie ? Ou peut-être l’heure n’est pas encore venue. Allez savoir. Je constate néanmoins que beaucoup de bonnes idées évoquées sur les réseaux sociaux, par les consultants médias ou dans la littérature universitaire anglo-saxonne peinent à traverser le rubicond. Soit parce que ces discussions ont lieu dans des cercles relativement fermés d’observateurs pointus de la presse, de consultants et de passionnés et que peu (ou pas) de journalistes en poste prennent part à ces débats. Soit parce que les dynamiques internes stérilisent — à dessein ou pas — tout mouvement d’innovation interne.

En tout cas, il devrait y avoir un avant et un après.

Il s’agit de mon point de vue d’embrasser définitivement les valeurs qui flottent dans l’air d’une société assoiffée de changement (voire de bouleversements) pour se les approprier sincèrement et nourrir une action quotidienne à travers des publications. De revisiter de fond en comble les fondamentaux transmis par l’exercice d’un journalisme d’héritage et le traduire, l’adapter, le « normer » et l’enseigner à l’aune de ce que l’information signifie pour un public contemporain.

Retrouver d’abord le sens du commun. L’information reste un bien d’intérêt général qui doit aider les citoyens à mieux appréhender la vie quotidienne, à faire les choix les plus pertinents dans l’exercice de leur individualité, mais aussi pour leur famille, leur « communauté » de proches, leur commune, et le collectif de peuples et de nations dans lequel ils s’inscrivent. Le retour à ce type de commun doit se faire par la réappropriation d’un espace discursif commun, le web, et la promotion de son ouverture la plus large, la lutte contre toute privatisation et contre la raréfaction d’alternatives techniques et culturelles.

Redonner le pouvoir. Il s’agit également d’encapaciter le public au sens qu’entend Stiegler 13« Les capacités correspondent au contraire aux possibilités d’existence singulières de chaque individu, que celui-ci ne peut exercer et actualiser qu’à partir du moment où il s’individue collectivement, c’est-à-dire, à partir du moment où il pratique et partage des savoirs avec d’autres individus, et s’encapacite ainsi. Les capacités sont des expressions de la singularité des individus, mais elles supposent, pour se développer, la pratique collective d’un savoir », Bernard Stiegler, Ars Industrialis , de les aider à actionner leur solidarité, leur empathie, leurs idées, à les mettre en valeur, d’aider à créer le lien entre le « penser » et le « faire », dans le respect des sensibilités de tous. Il s’agit également de comprendre l’ampleur de l’impact d’une information, même pratique, sur nos vies, nos écosystèmes et d’en mesurer au mieux les ramifications sur un temps long, comme une application du développement durable aux médias en ligne.

Reprendre la discussion. Engager le dialogue. Reformer la dynamique discursive entre chacun d’entre nous 14 Nom qui vient du grec dialogoV/dialogos formé à partir de 2 éléments :  » dia  » qui signifie « à travers, entre » et  » logos  » qui signifie « laparole, le discours « . D’après son étymologie, ce mot désigne donc un discours tenu entre différentes personnes.. Il s’agit d’écouter, d’apporter du sens là où il n’est plus, de prolonger la circulation des savoirs entamés dans les lycées et les universités jusque dans la société civile pour apprendre collectivement comment vivre dans un environnement bousculé.

Résister. Résister à la facilité, aux contenus vite fabriqués et consommés 15« Médias, l’imitation en continu » par Christophe Alix, Liberation, 31 mai 2017, sans impact, sans saveur et mettre en place les actions concrètes qui permettent, chacun à son tour, de combattre ce qui détruit les liens, renforce la dépendance au techno-cocon et favorise les inégalités de savoir et d’accès au savoir 16« L’accès à l’information permet de niveler toutes les inégalités » par UNESCO, 1er septembre 2017. Résister aux biais culturels, aux biais de genre, aux biais sociaux et donner méthodologiquement les outils aux rédactions de mesurer la force d’une meilleure répartition de la parole dans l’espace public et l’intégration d’une réelle polyphonie sociale dans les contenus proposés 17« Les instruits toujours mieux informés, pour les autres, il y a Facebook et Hanouna » par Cyrille Frank, Mediaculture. Résister enfin aux injonctions techniques et technologiques professées par les techniciens en panne d’imagination. Préférer les logiciels libres, ouverts, les design accessibles (AAA) l’UX responsable, le design éthique 18« Design éthique ou quelle est la responsabilité du designer ? » par Usabilis, 23 avril 2019, la collection responsable de données personnelles en accord avec la RGPD chaque fois que c’est possible. Le choix d’une technologie n’est pas neutre, elle impose un cadre d’évolution contraignant dans lequel lecteurs et journalistes doivent évoluer et dont certains aspects peuvent miner la fabrique même de la confiance nécessaire à l’existence d’une information fiable et solide 19« Les trackers publicitaires ont-ils vraiment été supprimés du site de «Libé» pour les abonnés ? » par Vincent Coquaz, Libération, Checknews, 15 novembre 2019.

Les bonnes volontés ne manquent pas, l’espace de discussion et les décisions concrètes en revanche se font rares. Pas de doutes qu’une évolution de la structure profonde de la presse, de la fabrication de l’information à sa diffusion, devient plus que nécessaire. La crise du COVID-19 enseigne que le manque d’anticipation peut amener à des catastrophes de large ampleur, il est souhaitable que collectivement, nous trouvions rapidement le chemin d’une évolution que tout autour de nous impose.

Notes :   [ + ]

1. « What will the coronavirus pandemic mean for the business of news? » par Rasmus Kleis Nielsen, Reuters Institute, 25 mars 2020
2. « La presse écrite à l’épreuve de la pandémie » par Jean Marie Charon, Alternatives économiques, 24 mars 2020
3. « Newsonomics: Tomorrow’s life-or-death decisions for newspapers are suddenly today’s, thanks to coronavirus » par Ken Doctor, Nieman Lab, 31 mars 2020
4. « Baromètre média : pourquoi 4 Français sur 10 boudent l’information » par Aude Carasco, la Croix, 15 janvier 2020
5. « The most trusted spokespeople on the coronavirus outbreak » par Reuter Institute
6. « Ad-Spending Collapse Will Be Worse Than in the Financial Crisis, Survey Finds » par Eric J. Savitz, Barron’s, 27 mars 2020
7. «  Newsonomics: What was once unthinkable is quickly becoming reality in the destruction of local news » par Ken Doctor Nieman Lab, 27 mars 2020
8. « US publishers face collapse ‘within weeks’ as Covid-19 adds to ‘duopoly’ woes » par William Turvill, Presse Gazette, 1er avril 2020
9. « Coronaides, l’application de Nice matin téléchargée plus de 20 000 fois » par Damien Allemand, Nice Matin
10. « Metro Québec perd la moitié de son staff » par Olivier Robichaud, Twitter @ORobichaud, 28 mars 2020
11. « TO STRENGTHEN LOCAL NEWS & INFORMATION, COMMUNITY ENGAGEMENT IS AT THE CORE » par Steve Outing, Knight Foundation, 25 mars 2015
12. « Engaged Journalism in Europe, Supporting engaged journalism across Europe » par European Journalism Center
13. « Les capacités correspondent au contraire aux possibilités d’existence singulières de chaque individu, que celui-ci ne peut exercer et actualiser qu’à partir du moment où il s’individue collectivement, c’est-à-dire, à partir du moment où il pratique et partage des savoirs avec d’autres individus, et s’encapacite ainsi. Les capacités sont des expressions de la singularité des individus, mais elles supposent, pour se développer, la pratique collective d’un savoir », Bernard Stiegler, Ars Industrialis
14. Nom qui vient du grec dialogoV/dialogos formé à partir de 2 éléments :  » dia  » qui signifie « à travers, entre » et  » logos  » qui signifie « laparole, le discours « . D’après son étymologie, ce mot désigne donc un discours tenu entre différentes personnes.
15. « Médias, l’imitation en continu » par Christophe Alix, Liberation, 31 mai 2017
16. « L’accès à l’information permet de niveler toutes les inégalités » par UNESCO, 1er septembre 2017
17. « Les instruits toujours mieux informés, pour les autres, il y a Facebook et Hanouna » par Cyrille Frank, Mediaculture
18. « Design éthique ou quelle est la responsabilité du designer ? » par Usabilis, 23 avril 2019
19. « Les trackers publicitaires ont-ils vraiment été supprimés du site de «Libé» pour les abonnés ? » par Vincent Coquaz, Libération, Checknews, 15 novembre 2019
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Gerald Holubowicz
http://geraldholubowi.cz
Ancien photojournaliste et web-documentariste passé chef de produit spécialisé en innovation éditoriale, j'étudie l'impact des médias synthétiques (deepfakes) sur la fabrique d'une culture visuelle numérique. Après 10 ans d'interventions régulières auprès de différentes écoles de journalisme (EMI, CFJ/CFPJ, INA, Sciences Po Grenoble), j'interviens désormais à l'École de Journalisme et au Centre des Médias de Sciences Po Paris.