COVID-19 et articles payants: la presse joue-t-elle l’ouverture ?

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Le COVID-19 a décidé de venir interrompre les débats sur les retraites, perturber les municipales, compliquer les bisous et nous pousser à déserter les terrasses. Le coronavirus, menace sanitaire internationale, occupe des pans entiers de l’actualité. Quel journal brave l’impératif économique et ouvre ses articles pour informer le plus largement le public ?

Sans avoir atteint une situation « à la Walking-Dead », l’état d’alerte de la population face au coronavirus commence à être particulièrement important en France. Entre une communication gouvernementale peu claire et les rumeurs qui se propagent sur Facebook et Whatsapp depuis l’Italie ou l’Oise, il est facile de perdre les pédales et voir la fin du monde arriver. La presse a un rôle à jouer dans cette contre-offensive, face à la panique du public, ouvre-t-elle les fameux articles premium (introduits pour assurer un meilleur recrutement d’abonné) ? Petit tour d’horizon ce matin des « Unes » numériques de la presse française et étrangère.

Ce post fait suite à la remarque d’Élodie Safaris sur Twitter :


Le focus de ce tour d’horizon porte donc sur les médias en ligne disposant d’articles premium. Les sites sur abonnement ne sont pas retenus (puisque leur accès est exclusivement réservé aux abonnés) pars plus que les sites d’information gratuits du type 20 minutes (qui par définition sont gratuits). les articles « pratiques » du type recommandations pour éviter la propagation du virus et les articles de situation qui permettent de poser la situation en France et à l’étranger. Si un dossier existe, il est pris en compte. Je retiens également comme critère l’accessibilité. L’info doit-être facilement repérable par un marqueur repérable au premier coup d’œil afin de faire perdre le moins de temps possible à ceux qui cherchent une info.

Le Figaro

En tête de site, pas vraiment de Une particulièrement formatée. Le slug Coronavirus prend une position centrale dans la page.

En revanche, sont placés derrière un paywall uniquement accessible aux abonnés :

À noter qu’une très bonne story récapitulative sur « Les questions qu’on se pose » est accessible gratuitement.L’annonce de l’adresse à la nation de Macron est accessible gratuitement.

Mise à jour: Le Figaro a depuis mis à jour sa page de Une, avec un encart dédié aux infos froides et même un lien vers la déclaration sur l’honneur nécessaire à la circulation pendant la période de confinement.

la mise à jour de la Une du figaro

Le Parisien

De ce côté-ci, un «direct» retrace les dernières évolutions de l’actualité. On y accède depuis la barre de navigation qui regroupe les mots clefs particulièrement recherchés (Emmanuel Macron, PSG… Coronavirus). Pas de marqueur très différenciant ici non plus. La section « Notre sélection » propose certains articles sur le COVID-19. Les questions «Coronavirus : qui décide du passage au stade 3 ?» et «Coronavirus : JO, Euro 2020, Tour de France… peut-on annuler ou reporter ?» ne concernent que les abonnés. Difficile donc de repérer rapidement le dossier dédié qui apparait après 3 scrolls bien en dessous de la section « Municipales » et « Vidéos ». Une section qui mets en avant seulement 5 articles dont 2 payants (Coronavirus et Bourse : 3 conseils d’experts pour bien réagir et Coronavirus : JO, Euro 2020, Tour de France… peut-on annuler ou reporter ? vu plus haut).

L’annonce de l’adresse à la nation de Macron n’est pas accessible gratuitement.

Le Parisien étant un journal « local », un petit coup d’œil à l’onglet de l’Oise s’impose. On y retrouve aucun dispositif apparent, le gabarit de page est le même. Quelques articles sur le Covid-19 font l’actualité au milieu des autres sujets.

Le Monde

Là encore pas de changement évident du gabarit de la page d’accueil du Monde. Le coronavirus prends sa place dans le bandeau « Live » en tête de page qui lui-même renvoie vers une page qui suit l’évolution de l’épidémie heure par heure gratuitement. Dans le menu « actualité » le tag « CORONAVIRUS SARS-COV-2 » nous dirige vers une page ou 60 articles, dont 31 réservés aux abonnés sont disponibles.

Libération

Sans vouloir prêcher pour ma paroisse, c’est bien Libération qui s’en sort le mieux pour le moment. Si à la Home, les marqueurs de navigation ne sont pas extrêmement clairs, reste qu’un dossier est mis en avant pas très loin du 1er scroll. Ce dossier mène à une collection de 150 articles dont 23 sont pour le moment réservés aux abonnés. Une proportion honorable quand on considère la concurrence. Pas de newsletters spéciale Covid-19 annoncée pour le moment en revanche.

Mise à jour (18.03) :

Mesure bienvenue de la part de la rédaction qui en fait part via une newsletter spéciale et un article à consulter ici, la direction de la rédaction a décidé de passer tous les articles revêtant un caractère d’utilité publique en accès libre et de réduire pour deux mois le prix de l’abonnement à 1€ pour 2 mois.

À noter aussi

Parmi les initiatives indépendantes des médias traditionnels, on peut souligner celle de @HaroldGRAND qui entame un thread sur Twitter qui liste les bonnes initiatives de couverture média sur le Covid-19

 

Nice Matin a réagit en ouvrant une plateforme de solidarité appelée « Coronaides » (avec glideapp.io), c’est tout simple mais ça marche. Le télégramme fait de même pour la Bretagne en ouvrant des lignes de téléphone dédiées. D’autres initiatives (M.A.J 18.03: La Montagne par exemple qui a imprimé dans ses pages la fameuse auto-déclaration pour ceux qui n’ont pas d’imprimante) naissent ici ou là pour renforcer le lien avec les lecteurs, se sont principalement des initiatives locales d’ailleurs ce qui prouve la force du lien qui unit la PQR avec son public.

Autre communauté, @journocord que j’ai rejoint récemment et qui compte près de 60 pro de la presse (journalistes, chefs de projet édito ou chefs de produit, enseignants, consultants…), a ouvert différent channels sur son Discord et produit une discussion très intéressante sur le coronavirus et son traitement dans les médias.

Et pour lire comment les rédactions s’organisent pour couvrir la crise sanitaire, allez voir du coté de l’INA et lisez ce très bon post sur le sujet et sur le Nieman Lab pour le point de vue américain de l’affaire.

Et ailleurs ? 

Page dédiée au coronavirus par le new york timesDe l’autre coté de l’atlantique, la réponse des journaux face au Covid-19 s’articule différement. Pour le New York Times, c’est un dispositif complet qui monte en puissance. Outre l’utilisation d’une pop-up newsletter sobrement nommée « Coronavirus briefing » C’est la Home page qui a été repensée pour abriter un bloc « froid » qui dirige vers un contenu gratuit, très serviciel, disponible aux non-abonnés qui regroupe un état de la situation (data) des photos donnant une idée de la situation dans différents pays ainsi que la liste des gestes et des comportements à respecter durant la crise.
Le Washington Post consacre lui tout un bloc en Home page au coronavirus. Un bloc qui mène à une page d’articles faisant état de la situation aux États-Unis et dans le monde, listant les informations pratiques et un live suivant la situation heure par heure.

Conclusions

Ce rapide tour d’horizon des sites d’information générale en france disposant d’un mode « article abonnés » nous permet d’effectuer quelques observations:

  • On constate tout d’abord que tous les journaux disposant d’un mode « article réservé aux abonnés » l’ont utilisé à un moment ou à un autre de la couverture de l’épidémie du coronavirus. Ces fermetures d’article au public non-abonné concerne des types d’articles très variés: de la tribune (souvent exclusive) aux papiers d’information plus générale (sur l’état de la politique, l’avancée de l’épidémie hors des frontières) en passant par certains papiers de décryptage ou de fact-checking. Semblent-être exemptés les infographies, les stories, vidéos explicatives ou autres data-visualisations (alors même qu’elles sont plus consommatrices de resources internes). Il n’existe aucune pédagogie claire, mise en évidence ou signalée par une iconographie particulière ou un changement de gabarit de page, permettant d’expliquer aux lecteurs occasionnels non-abonnés que l’accès à tel ou tel article est restreint.
  • On constate également qu’il n’y a d’ailleurs aucun marquage évident permettant de diriger les lecteurs vers une page ou un dossier consacré exclusivement à l’épidémie. Les renvois vers ces pages existent bel et bien, mais ils restent discrets et reprennent souvent les tags éditoriaux situés dans des espaces réservés au traitement de l’info en direct. Pour caricaturer un peu, rien n’est écrit en rouge, en gros et en gras pour attirer l’oeil. Sans faire de tape à l’oeil grossier et anxiogène, la mise en place d’un fléchage efficace est tout à fait réalisable et permettrai à beaucoup de trouver rapidement l’information qu’ils souhaitent obtenir.
  • Troisième constatation, l’absence d’articles ou de dossiers purement serviciels à l’instar de la page du New York Times dédiée au coronavirus et disponible « gratuitement ». Sur le site américain sont listées les actions nécessaires pour se préparer à affronter le virus, les recommandations d’hygiène, de travail etc. Bref, de l’info un peu froide mais essentielle pour calmer une population ou un lectorat qui commence à angoisser. Il s’agit là d’un véritable service public en cas d’épidémie et je suis surpris de ne pas voir ni de liens sur les articles (si on y arrive directement via un push ou un mail) ni sur les pages d’accueil des différents titres.

Informer la population en temps de crise mobilise l’ensemble d’une rédaction et des services. Beaucoup d’infos doivent être traitées, vérifiées et ce n’est jamais le bon moment pour bousculer la technique ou tenter de nouvelles expérimentations. Mais le coronavirus n’est ni la première crise, ni la première épidémie à laquelle nous faisons face et je suis étonné de voir aucun dispositif d’accompagnement éditorial mis en place particulièrement notable (hors les dispositifs courants). On pourrait envisager – sans peine – de mettre en place un bandeau en tête de site dédié à la crise en question, disposant dans un coin d’un bouton de masquage permettant à l’utilisateur irrité par cette actualité de désactiver son affichage. Il est également possible de sanctuariser les positions hautes de la page pour afficher les informations de crises. Les mises en pages des éditions papier se transforment pour accueillir l’actualité et la rendre lisible, le web et l’applicatif devrait offrir la même plasticité d’usage.

Car il s’agit bien de cela: l’intérêt général. Si les journaux ont un modèle économique à défendre 1Cornavirus et confinement, l’état de la presse, avril 2020, leur activité ne peut se résumer à cela. La confiance que cherche à obtenir les journalistes de la part du public passe par ces missions de service d’intérêt général (pour ne pas dire service public). Il ne s’agit pas seulement d’écrire l’information, il s’agit de la mettre en forme, de l’accompagner, de la flécher et de la rendre digeste, « encapacitantes » pour les lecteurs.

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Gerald Holubowicz
http://geraldholubowi.cz
Ancien photojournaliste et web-documentariste passé chef de produit spécialisé en innovation éditoriale, j'étudie l'impact des médias synthétiques (deepfakes) sur la fabrique d'une culture visuelle numérique. Après 10 ans d'interventions régulières auprès de différentes écoles de journalisme (EMI, CFJ/CFPJ, INA, Sciences Po Grenoble), j'interviens désormais à l'École de Journalisme et au Centre des Médias de Sciences Po Paris.