Deepfakes politiques, plongée en régime trouble

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« Personne n’a jamais douté que la vérité et la politique sont en assez mauvais termes l’une avec l’autre, et personne, pour autant que je sache, n’a jamais compté la vérité parmi les vertus politiques. » nous dit Hannah Arendt 1« No one has ever doubted that truth and politics are on rather bad terms with each other, and no one, as far as I know, has ever counted truthfulness among the political virtues. » Hannah Arendt, Truth and politics, 25 février 1967. Quel effet aurait la publication et dissémination d’un deepfake convaincant mettant en scène un homme politique de premier plan ? Difficile d’imaginer les conséquences. Pourtant, la simple possibilité d’un hypertrucage politique trouble les régimes où ils sont invoqués, bousculant la confiance portée aux médias, aux politiciens et aux institutions. Voyons quelles sont ces premières occurrences, entre vrai faux et vrai vrai faux. 

Veille d’élection aux États-Unis, les candidats à la présidence arrivent au bout d’une campagne implacable qui les a vus s’affronter toutes armes dehors. Alors que le scrutin national a lieu dans quelques heures, un message vidéo commence à circuler sur les messageries privées. De groupe en groupe, il se propage. On y distingue clairement le challenger faire des avances à une très jeune femme. La qualité de la vidéo est mauvaise, pourtant, impossible de se méprendre, on entend clairement la voix du candidat en tête des sondages. La bataille est perdue avec un tel scandale. En dépit des démentis officiels publiés en catastrophe, les appels au report des élections, la journée poursuit son cours inexorable jusqu’au bout. Deux jours après l’élection, la presse révèle la supercherie, les analyses d’images conduites par un laboratoire spécialisé confirment que la vidéo qui circulait la veille des élections était un fake, un deepfake…

La peur des deepfakes emboite le pas à la peur des fake news.

Voilà donc le scénario catastrophe qui agite depuis des mois les observateurs, les analystes et les journalistes qui se sont penché quelques minutes sur le sujet des deepfakes. Un scénario certes peu probable mais qui continue d’alimenter les papiers régulièrement publiés au sujet des médias synthétiques 2 Par exemple: « Deepfakes Are Going To Wreak Havoc On Society. We Are Not Prepared. » par Rob Toews, Forbes, le 25 mai 2020.

Dans cette histoire, tous les ingrédients de la catastrophe sont réunis: la surprise, la technologie indétectable, le méchant inconnu. Mais il s’agit d’une histoire et comme tous les bon récits, il puise ses éléments narratifs dans la peur du moment, le contexte de nos sociétés perturbées. Rien ne prouve jusqu’à maintenant qu’une fausse information (infox) ait pu de façon directe modifier le cours d’une élection 3 « Network Propaganda: Manipulation, Disinformation, and Radicalization in American Politics » par Yochai Benkler, Robert Faris, et Hal Roberts, 20184Pourquoi avons-nous si peur des fake news ? (1/2).” et “Pourquoi avons-nous si peur des fake news ? (2/2)” par Dominique Cardon, AOC, 21 juin 20195« Dé·mis·information : doit-on repenser le fact-checking?« , 2020.

 

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Gerald Holubowicz
http://geraldholubowi.cz
Ancien photojournaliste et web-documentariste passé chef de produit spécialisé en innovation éditoriale, j'étudie l'impact des médias synthétiques (deepfakes) sur la fabrique d'une culture visuelle numérique. Après 10 ans d'interventions régulières auprès de différentes écoles de journalisme (EMI, CFJ/CFPJ, INA, Sciences Po Grenoble), j'interviens désormais à l'École de Journalisme et au Centre des Médias de Sciences Po Paris.