Faits divers et deepfakes

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Alors que la vidéo de @deeptomcruise faisait trembler tout internet, d’autres deepfakes, réels ou imaginaires donnent du fil à retordre à la justice des deux côtés de l’atlantique. De Versailles à la Pennsylvanie, USA, les deepfakes font leur entrée dans les tribunaux à travers les faits divers. Retours sur ces deux cas atypiques.

Il n’aura pas fallu attendre longtemps avant de voir un avocat (en l’occurrence David de Stefano) plaider la bonne fois de son client en invoquant l’excuse du deepfake. C’est ce qui s’est passé en France lors du procès de Dieudonné M’bala M’bala à Versailles en novembre dernier ou l’ex-humoriste était jugé pour outrage à Magistrat 1Dieudonné, en procès pour une vidéo où il s’en prenait à une magistrate, se dit victime d’un trucage, Ouest-France, mars 2021. Difficile de s’étonner — quand on connait le personnage de Dieudonné — qu’une telle excuse soit invoquée dans une cour de justice en France, mais cette ligne de défense mérite quand même qu’on s’y arrête.

C’est la première fois qu’en droit de la presse un auteur invoque le moyen de défense du deepfake.

On assiste à une première introduction en France de la notion de média de synthèse comme argument crédible dans le cadre d’un système de défense. Nul doute que la jurisprudence de cette décision (attendue pour la mi-avril) fera date puisque s’il y a relaxe, les deepfakes seront immédiatement validés comme argument de défense. Dans le cas contraire, le doute aura tout de même été permis. L’authenticité d’un document vidéo peut-être désormais disputé sur la base d’une possible altération ou d’une manipulation par le biais d’un algorithme spécialisé.

Fait divers en Pennsylvanie

🚨 MISE À JOUR LE 14 MAI 2021:

Alors que le jugement de Raffael Spone démarre aujourd’hui, il semble que la police n’ait pas été en mesure de fournir le « deepfake » qu’aurait produit cette mère de famille. Et pour cause, il n’existerait pas selon Mikael Thalen, reporter au Dailydot. L’avocat de la mère lui aurait indiqué que la vidéo était vraie et que Madi Hime aurait menti.

Raffaela Spone n'a fabriqué de deepfake.

Aux États-Unis c’est une autre histoire qui se joue. Raffaela Spone (en photo dans l’entête de l’article) est accusée d’avoir harcelé trois adolescentes à l’aide d’images manipulées pour leur faire abandonner leur rôle dans l’équipe locale de Cheerleading (l’équipe de supportrice) du compté de Bucks en Pennsylvanie. Le faits divers semble être prise très au sérieux par les autorités locales puisque la mère de famille encourt jusqu’à un an de prison.

Spone, originaire de Chalfont, Pennsylvanie, aurait manipulé sur Photoshop plusieurs photos capturées sur les réseaux sociaux des jeunes victimes ainsi qu’une vidéo montrant l’une d’entre elles en train de vaper. Selon l’Inquirer, des inspecteurs 2A Bucks County woman created “deepfake” videos to harass rivals on her daughter’s cheerleading squad, DA says, theinquirer, Vinny Vella, Updated: March 12, 2021—5:30 PM les vidéos analysées seraient des deepfakes. L’expert Robert D’Ovidio, professeur associé en criminologie et études criminelles à l’université de Drexel évoque également ce scénario 3Bucks County mom allegedly created deepfake videos to harass daughter’s cheerleading rivals, 6 ABC, March 16, 2021.

Une vidéo montrant Madi Hime, une des jeunes victimes en train de vaper, apparait dans le reportage de Channel 6 ABC diffusé à quelques jours après que l’affaire n’ait éclaté. On y distingue la jeune femme en train de vaper, une volute de fumée passant devant son visage. Difficile de se prononcer sans examen approfondi de la vidéo, mais on sait que pour atteindre un certain niveau de crédibilité, la fabrication d’un deepfake requiert de constituer une base d’images haute résolution du visage qu’on souhaite implémenter, ainsi la possession que d’un matériel informatique et de connaissance particulières dans le domaine. À ma connaissance, aucune app disponible sur téléphone portable ne permet pour le moment de générer le type de vidéo qu’on peut voir ci-dessus et il est peu probable qu’il s’agisse d’un deepfake.

Le doute s’installe

Qu’ils soient avérés ou qu’ils fassent l’objet d’une instrumentalisation, les médias synthétiques s’insinuent doucement, mais surement dans la sphère publique. Que ce soit par le biais de vidéos de divertissement ou par le truchement de faits divers, un public de plus en plus large est exposé à ce nouveau terme « deepfake ». La potentialité de rencontrer un deepfake se fait plus grande dans l’esprit de tous, même si en réalité, celle-ci reste très hypothétique et circonscrite pour le moment à un cercle de productions limitées.

les requêtes sur le terme "deepfake" dépassent désormais celles du terme "fake news"

Les requêtes sur le terme « deepfake » (en bleu) dépassent désormais celles du terme « fake news » (en rouge).

Qu’on puisse invoquer les médias synthétiques comme un moyen crédible de manipulation de contenu vidéo. Que cet argument soit reçu avec tout le sérieux possible et que des moyens soient mis en œuvre pour vérifier l’authenticité d’un média. Tout cela montre combien le doute qui s’installe peut causer plus dommages que les deepfakes eux-mêmes.

Un rapide coup d’œil à Google Trends montre clairement que le nombre de requêtes concernant les deepfakes a dépassé celui des requêtes concernant les fake news, ce qui traduit à la fois une plus grande exposition du terme et un intérêt croissant pour le phénomène.

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Gerald Holubowicz
http://geraldholubowi.cz
Ancien photojournaliste et web-documentariste primé, je travaille désormais comme chef de produit spécialisé en innovation éditoriale. J’ai notamment collaboré avec le journal Libération, les éditions Condé Nast, le pure player Spicee et le Groupe les Échos/le Parisien. À travers mon site journalism. design, j’écris sur le futur des médias et étudie l’impact des réalités synthétiques — notamment les deepfakes — sur la fabrique de l’information. Après 10 ans d’interventions régulières auprès des principales écoles de journalisme reconnues, j’interviens désormais à l’École de Journalisme et au Centre des Médias de Sciences Po à Paris.