Vidéotox: pourquoi je n’utiliserai pas ce mot ?

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La langue française évolue en permanence et l’introduction d’anglicisme impose son lot de traductions plus ou moins précises, merci à la loi Toubon 1 le texte officiel de la Loi Toubon sur Legifrance et son explication sur Wikipédia. Les médias synthétiques n’échappent pas à la règle depuis que les deepfakes ont fait leur apparition. Le journal officiel publie la traduction française officielle 2« Deep Fake, deepfake — COMMUNICATION-INFORMATIQUE. — infox vidéo, vidéotox, n.f. » Source : JO de l’anglicisme, un mot inutile qui ne s’inscrit dans un aucun contexte d’apparition ni d’usage.

Un petit tour sur Wikipédia aurait épargné bien du mal à la commission d’enrichissement de la langue française 3Le site de la commission est visible ici : http://www.culture.fr/franceterme puisqu’il existe déjà une traduction française pour le terme deepfake que l’Office québécois de la langue française a traduit dès 2019 en hypertrucage. Nos cousins francophones offrent même une définition très précise de l’hypertrucage qui consiste en un « Procédé de manipulation audiovisuelle qui recourt aux algorithmes de l’apprentissage profond pour créer des trucages ultraréalistes. » 4fiche terminologique du mot hypertrucage à consulter sur le site de l’Office québécois de la langue française.

Le français de France ne supportant pas de se voir voler la chance d’établir des définitions par d’autres locuteurs francophones, il fallait bien qu’un nouveau mot pointe le bout de son nez. Il s’agit de vidéotox, que vous pourrez également remplacer par infox vidéo en lieu et place du deepfake anglais. Comme la commission en charge de cette tâche ingrate ne fait pas grand cas du contexte d’usage des mots qu’elle invente, pas de risque de se retrouver avec un terme immédiatement opérationnel qu’emploierai à tout bout de champ le commun des mortels, mais voyons en détail pourquoi.

 

capture d'écran de la définition de vidéotox ou infox vidéo sur le site France Terme

Infox vidéo : infox qui se présente sous la forme d’une vidéo falsifiée grâce aux techniques de l’intelligence artificielle, en particulier à celles de l’apprentissage profond. 

Un problème de contexte

Tout d’abord le terme infox vidéo ou vidéotox ne véhicule rien du contexte de lecture du mot deepfake. Si on analyse le terme anglo-saxon, on constate qu’il est lui même composé de deux mots réunis en un seul mot-valise : Deep et Fake.

Le terme Deep — qui est l’apocope 5 une apocope, du grec apokoptein/αποκοπτειν, est une modification phonétique, parfois utilisée comme figure de style, qui se caractérise par l’abréviation du mot complet, en gardant uniquement son ou ses premiers phonèmes ou syllabes, par exemple « auto » pour « automobile » Wikipédia. du mot Deep-learning ou en français apprentissage profond fait directement référence à la technique employée pour générer les médias synthétiques. Ensemble de méthodes d’apprentissage automatique, le Deep learning permet d’analyser finement des documents vidéos ou sonores et d’en extraire des informations utilisables pour des applications de reconnaissance faciale ou vocale, de discrimination de forme, de manipulation d’image ou de sons. La contraction Deep donne donc une information essentielle quant à la technique qui a servi à fabriquer le média synthétique.

Le mot Fake lui est un peu plus ambigu. Fake en anglais ne peut pas être traduit littéralement par faux (qui serait traduit par false) mais véhicule l’idée de fraude, de trucage ou de manipulation. Son contexte d’apparition récent date de 2016, quand les fameuses fake news font leur entrée dans la sphère publique à l’occasion de la campagne pro-Brexit et plus tard pendant la campagne présidentielle américaine qui débouchera sur l’élection de Donald Trump (des évènements anglo-saxons). Le terme fake news reste lui même débattu 6 Collier, Jessica. (2018, August). Why we really need to stop saying fake newsCenter for Media Engagement.  puisqu’il recouvre plusieurs notions de fausses informations. On y retrouve notamment la mésinformation (information fausse propagée sans intention de tromper), la désinformation (information fausse propagée afin de nuire), la malinformation (information juste mais détournée de son contexte pour la rendre trompeuse), la satire et la parodie. Cette multiplicité de notions donne au noyau du mot, News dans un cas, Deep dans l’autre, un sens plus large qu’il ne pourrait avoir au départ. Pour autant, le Fake ancre le deepfake dans un contexte d’information et le fait entrer dans le champ d’investigation propre au journalisme.

Le terme complet deepfake fait aussi référence au pseudonyme de l’utilisateur Reddit u/deepfake qui a posté les premières vidéos pornographiques manipulées à l’aide de réseaux de neurones 7GAN pour Generative Adversarial Networks ou réseaux antagonistes génératifs sur le réseau en 2017 et qui a initié cet engouement pour les médias synthétiques.

Pour résumer, Deepfake désigne trois choses : une technique de manipulation de fichier vidéo, sonore ou d’image. Un genre de création qui compte des sous-genres (le porno, la parodie, le remix, le politique, le criminel) et le pseudonyme d’un utilisateur Reddit.

Un problème de filiation

Regardons maintenant de plus près le mot vidéotox. À l’instar du terme anglo-saxon, le mot promu par la commission d’enrichissement de la langue française est un mot-valise qui se compose de deux mots : vidéo et tox (pour toxique).

Le mot vidéo ne pose aucune difficulté d’interprétation et c’est d’ores et déjà un problème en soi. On présuppose dans la construction même du mot que les objets auxquels il fait référence sont tous des objets vidéo. On exclut donc le texte, les documents sonores et les images de la définition ce qui soulève la question suivante : comment désigner un objet sonore qui serait manipulé à l’aide des mêmes techniques que la vidéotox ? Un sonotox ? Et pour le texte ? Un textox ? Pour une image ? Une imatox ?… Bref vous voyez le problème. La construction du mot vidéotox incite soit à la déclinaison spécifique en fonction des types de contenus produits, soit à une généralisation inexacte.

Tox qui est la contraction de toxique indique clairement au lecteur la notion de toxicité de ce qu’on désigne, à savoir, la vidéo. La vidéo toxique, c’est donc une vidéo « dont l’influence est psychologiquement nocive, pernicieuse » selon le Larousse 8 Définition de Toxique : Figuré. Se dit d’une personne ou d’une relation dont l’influence est psychologiquement nocive, pernicieuse : Quitter un conjoint toxique. Sortir d’une amitié toxique.

Voilà qui ne laisse que peu d’alternatives puisqu’ici, on considère les médias synthétiques uniquement comme faisant partie du champ de l’information (et donc de la désinformation) en négligeant tous les aspects potentiellement positifs de la technologie notamment dans les secteurs du cinéma, de la médecine, de la recherche et des arts. Un écueil sur lequel échoue également le terme anglo-saxon et qui explique le relatif anonymat dans lequel préfèrent opérer les premiers créateurs de deepfakes, tant le mot porte une connotation négative.

Vidéotox souffre de sa filiation directe avec le mot infox 9 infox \ɛ̃. fɔks\ féminin (Néologisme) fausse information, conçue volontairement pour induire en erreur et diffusée dans des médias à large audience. , que je trouve plutôt bien trouvé, qui remplace le terme fake news. Infox se construit avec les apocopes d’information et d’intoxication. Il porte bien la notion de tromperie volontaire en vue de nuire à l’aide d’une information manipulée, mais surtout ce sont les termes qui le composent qui fonctionnent bien entre eux. Le mot information ne désigne pas un format particulier mais une action, la « recherche que l’on fait pour s’assurer de la vérité d’une chose, pour connaître la conduite, les mœurs d’une personne, etc. » 10 Définition du mot information – Wiktionnaire. Il ne teinte pas la compréhension qu’on a du mot en l’enfermant dans une signification trop étroite mais au contraire donne un sens particulier à un néologisme français.

Vidéotox ne parvient pas à reproduire ce tour de force malgré l’évidente filiation. Le terme d’infox vidéo est tout aussi ridicule puisqu’il ne parvient pas non plus à transmettre la spécificité technique des deepfakes ni la diversité des acceptions que le mot recouvre.

Un mot de Québec

Reste le mot d’hypertrucage. Celui-ci nous vient de nos amis québécois et c’est la traduction française que je préfère jusque là. Au lieu de s’attacher au contexte technologique du mot, l’Office québécois de la langue française s’est concentré sur le résultat obtenu à l’aide de cette technologie pour construire son néologisme. Le mot se compose comme suit hyper et trucage. 

définition du mot hypertrucage Le préfixe hyper se charge de magnifier la racine du mot (trucage) et suggère qu’une nouvelle méthode, non traditionnelle, est employée au moment de la création du mot pour réaliser un trucage. Cet hyper affecte aussi la façon qu’on a de percevoir le trucage qui peut nous paraitre hyperréaliste contrairement à ceux qui le précède, marquant ainsi une rupture nette dans le continuum technologique.

Ce qui m’intéresse également c’est l’emploi du mot trucage. Le trucage renvoie immédiatement à l’univers du cinéma, à l’atelier de Georges Méliès ou au studio de Steven Spielberg. Il correspond à un champ lexical plus positif et moins négativement connoté, il convoque tout un imaginaire où la pâte à modeler côtoie les effets spéciaux générés par ordinateurs.

L’hypertrucage se veut exceptionnel de par sa mise en œuvre comme dans sa réception par le spectateur, il n’implique pas de format particulier, il mobilise juste les sensations qu’on peut ressentir à son contact. L’hypertrucage c’est Spielberg en mieux. C’est aussi un cheval de Troie, puisqu’il permet aux médias synthétiques de faire leur chemin au sein d’une industrie qui a déjà compris le potentiel créatif des GANs pour créer des univers plus réalistes les uns que les autres.

Le terme est si bien choisi que par ailleurs je ne vois aucun frein à ce qu’il soit adopté par les Anglo-saxons puisqu’après tout les deepfakes ont une coloration péjorative. Ce ne serait pas la première fois qu’un mot français s’invite dans la langue de Shakespeare et pour une fois, il mettrait à l’honneur l’inventivité de nos mal-aimés cousins d’outre-Atlantique.

Conclusion

Vous l’aurez compris à ce stade, je ne porte pas les mots de vidéotox et d’infox vidéo dans mon cœur. Ils limitent notre compréhension instinctive du phénomène et sont dépourvus de contexte. Je ne connais pas les coulisses du travail de la commission sur ce mot en particulier (même si j’aimerai le savoir) mais il ne me semble guère convaincant.

Pour ma part j’utiliserai donc le mot deepfake pour les médias synthétiques qui entrent dans le champ de l’information et/ou les médias synthétiques qui sont fabriqués et diffusés avec l’intention de nuire à un individu ou un groupe d’individu (à l’exception des Deep-porns ou Deep-nudes que je trouve plus parlants pour le sujet qu’ils désignent).

Le terme hypertrucage désignera pour moi les créations inoffensives (nous verrons un jour qu’elles ne le sont pas, bien au contraire) qu’on retrouve sur YouTube et qui mobilisent notamment l’art du Remix et l’influence de la Pop culture.

Pour le reste, je désignerai avec l’expression média synthétique la famille de médias, de contenus, modifiés, manipulés à l’aide de GANs sans distinction positive ou négative de leurs effets.

Notes :

le texte officiel de la Loi Toubon sur Legifrance et son explication sur Wikipédia
« Deep Fake, deepfake — COMMUNICATION-INFORMATIQUE. — infox vidéo, vidéotox, n.f. » Source : JO
Le site de la commission est visible ici : http://www.culture.fr/franceterme
fiche terminologique du mot hypertrucage à consulter sur le site de l’Office québécois de la langue française
une apocope, du grec apokoptein/αποκοπτειν, est une modification phonétique, parfois utilisée comme figure de style, qui se caractérise par l’abréviation du mot complet, en gardant uniquement son ou ses premiers phonèmes ou syllabes, par exemple « auto » pour « automobile » Wikipédia.
Collier, Jessica. (2018, August). Why we really need to stop saying fake newsCenter for Media Engagement.
GAN pour Generative Adversarial Networks ou réseaux antagonistes génératifs
Définition de Toxique : Figuré. Se dit d’une personne ou d’une relation dont l’influence est psychologiquement nocive, pernicieuse : Quitter un conjoint toxique. Sortir d’une amitié toxique.
infox \ɛ̃. fɔks\ féminin (Néologisme) fausse information, conçue volontairement pour induire en erreur et diffusée dans des médias à large audience.
Définition du mot information – Wiktionnaire
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Gerald Holubowicz
http://geraldholubowi.cz
Ancien photojournaliste et web-documentariste passé chef de produit spécialisé en innovation éditoriale, j'étudie l'impact des médias synthétiques (deepfakes) sur la fabrique d'une culture visuelle numérique. Après 10 ans d'interventions régulières auprès de différentes écoles de journalisme (EMI, CFJ/CFPJ, INA, Sciences Po Grenoble), j'interviens désormais à l'École de Journalisme et au Centre des Médias de Sciences Po Paris.